La Walbanie, j’en suis baba

La marche urbaine, une pratique en plein essor

Partagez
La réalité de ces derniers mois a bousculé les habitudes. L’occasion pour beaucoup d’enfiler ses godasses et de sortir explorer son quartier, sa ville, ses environs… Pourtant, la marche urbaine est loin d’être une pratique nouvelle. Charleroi, Bruxelles, Liège, Marseille, Bordeaux, Paris, Londres, Milan, Istanbul, Tunis, Cologne, … Depuis une vingtaine d’années, des tracés imaginés par des collectifs invitent les habitant·e·s de tous horizons à (re)découvrir les territoires urbains et périurbains. Ces itinéraires posent les jalons de nouvelles pratiques urbanistiques, favorisant la rencontre parfois, l’étonnement souvent.

La Boucle Noire à Charleroi, on connait ! Mais comment cette balade, qui attire plusieurs dizaines de milliers de randonneurs par an, a-t-elle été créée ? Et ailleurs, retrouve-t-on des expériences similaires ? Que ce soit à Bruxelles, Marseille ou Bordeaux, les origines, la gestion et les objectifs de ces tracés de marche urbaine soulignent de grandes tendances, des pratiques territoriales, des problématiques sociétales qui se relient, mais aussi quelques divergences.

A l’occasion de deux conférences organisées par l’Eden, Micheline Dufert et Francis Pourcel (Boucle Noire), Serge Kempeneers (Promenade Verte), Julie de Muer (GR 2013) et Yvan Detraz (Sentier des Terres Communes, Bruit du Frigo) ont démontré qu’un territoire peut être transformé par la création d’un sentier. Finalement, une idée individuelle peut devenir un projet collectif, voire d’utilité publique.

Origines et expériences de tracés

Dans les années 1980 et 1990, plusieurs initiatives liées à la marche (péri)urbaine voient le jour à travers l’Europe. Elles sont généralement portées par quelques individus passionnés par l’exploration de leur ville.  Ils n’ont pas conscience de l’existence de projets similaires dans d’autres villes et dans d’autres pays. À partir de 2012, ces individus commencent à se rencontrer et forment en 2018 les Sentiers métropolitains, un réseau international qui ne cesse depuis lors de grandir et de se structurer.

Le processus de création d’un sentier (péri)urbain peut être très différent d’un territoire à l’autre. L’initiative peut être institutionnelle, portée par un projet politique, ou être basée sur l’engagement associatif de quelques personnes. Dans ce cas-là, le collectif ainsi créé trouve parfois un relai efficace auprès des autorités politiques pour se concrétiser, mais ce n’est pas systématiquement le cas.
Tracer un sentier n’est pas une sinécure. Il faut tenir compte de la situation foncière des lieux : si les terrains sont privés, le collectif peut essayer de les acheter ou négocier un droit de passage avec les propriétaires. S’il choisit de traverser uniquement des espaces publics, il doit parfois lutter pour que ceux-ci ne soient pas détériorés, construits, voire rendus inaccessibles.
Une fois le parcours tracé, il peut être balisé ou non. Dans tous les cas, on constate l’importance des objets : cartes, topoguides, signalétiques sur site, mobilier, zones de pique-nique, refuges, … qui ponctuent le parcours.
La gestion et l’entretien des sentiers peuvent s’avérer complexes car ils demandent une attention constante sur de nombreux kilomètres : enlever les dépôts de déchets, débroussailler, s’assurer que les balises et le mobilier ne disparaissent pas, etc.

Expliquer le succès

Au fil des années, la marche (péri)urbaine rencontre de plus en plus de succès. La crise sanitaire et les restrictions qui l’accompagnent, en particulier celle de limiter ses déplacements dans un périmètre défini, ont intensifié cette tendance. Cela peut s’expliquer par un désir partagé de redécouvrir et de se réapproprier son quartier.
Partir à l’aventure à côté de chez soi permet aux habitant·e·s de découvrir autrement des espaces déconsidérés, délaissés, généralement localisés en périphérie. Ces sites proposent des paysages improbables, contrastés, partagés entre nature retrouvée et urbanisme : parcs, terrils, zones résidentielles, anciennes voies de chemin de fer, cours d’eau, sites industriels désaffectés, réserves naturelles, …
Dans un premier temps, les sentiers étaient principalement pratiqués par les riverains. Mais certaines personnes viennent maintenant de loin pour les découvrir. Entre clubs de randonnées, rêveurs, photographes et touristes, les profils des marcheurs urbains sont très variés, permettant parfois des rencontres et des échanges riches.

 

Rando autour des refuges (Bordeaux) 2019 ; crédits photo : Bruit du frigo 

Une pratique sociale, culturelle et citoyenne

La marche (péri)urbaine suscite l’émergence de pratiques conviviales. En effet, elle génère des rencontres et des partenariats nombreux et variés entre les différents niveaux de pouvoir politique, les organisations de randonnées (comme les sentiers de Grande Randonnée, la Fédération française de randonnée pédestre, …), les comités de quartier et les riverain·ne·s, les associations locales, … et les artistes.
Les expériences de tracés montrent que la marche (péri)urbaine est aussi un projet culturel, lié à la construction d’imaginaires communs. Dans les espaces publics parcourus par les tracés, des performances musicales et théâtrales sont épisodiquement organisées et des œuvres d’art installées. Elles permettent de faire vivre le sentier autrement et de le transformer en un équipement culturel à part entière.

Boucle Noire 2019 – Olivier Bourgi

La marche (péri)urbaine a également une visée écologiste : elle conscientise les citadin·ne·s et, parfois, les autorités politiques à la conservation de zones naturelles à proximité des villes.

Pratique sociale et culturelle, la marche (péri)urbaine peut donc être considérée plus largement comme une pratique citoyenne. Son succès grandissant dévoile un besoin pressant de la population de redécouvrir, de se réapproprier et de restructurer l’espace public à proximité de chez soi. Il soulève également des interrogations concernant la préservation de ces sentiers, progressivement sur-fréquentés, et le maintien de cette pratique à une échelle humaine. La marche urbaine pose enfin la question des pratiques sociales qui permettent de (re)faire territoire en ne se limitant pas à une approche urbanistique, mais en laissant aussi la place aux habitant·e·s, aux artistes, aux botanistes, … et aux imaginaires.

Revoir les conférences

En partenariat avec Semaine d’Innovation Pédagogique 2021, Faculté d’Architecture de l’ULB,
Master Cador – ULB/UMons, Institut Culturel d’Architecture Wallonie-Bruxelles

Pour approfondir

 

  • Baptiste Lanaspèze, 2020 (2011), Marseille, ville sauvage. Essai d’écologie urbaine, Actes Sud
  • Collectif, 2014, Périphérique intérieur. Récit, Wildproject
  • Collectif, 2019, Refuges périurbains. Un art à habiter, Wildproject
  • Collectif 2020, Le sentier du Grand Paris. Un guide de randonnée à travers la plus grande métropole d’Europe, Wildproject
  • Cercle des marcheurs et al., 2013, GR2013 Marseille-Provence. Sentier métropolitain autour de la mer de Berre et du massif de l’Etoile, Fédération Française de Randonnée
  • David Le-Breton, 2000, Éloge de la marche, Métailié
  • Detraz Yvan, 2020, Zone Sweet Zone. La marche comme projet urbain, Wildproject
  • Geoffrou Mathieu et Bertrand Stofleth, 2013, Paysages usagés. 100 points de vue depuis le GR2013, Wildproject
  • Mathias Poisson et Virginie Thomas, 2013, Comment se perdre sur un GR, Wildproject
  • Paul-Hervé Lavessière, 2014, La Révolution de Paris. Sentier métropolitain, Wildproject